« Écrire l’histoire, c’est une façon de rejeter de ses épaules le passé. »

Le texte qui suit comporte plusieurs notes de bas de pages qui, pour des raisons techniques, se retrouvent à la fin du document. Ces notes précisent les noms, lieux et événements du texte, en plus de doter celui-ci d’un appui bibliographique scientifique. Aussi, les versets entre parenthèses ont une valeur référentielle biblique pour les événements retracés ici.

Actuellement, de nombreux chrétiens questionnent la pertinence pour l’Église de s’intéresser au passé des sociétés et des hommes, alors qu’elle pourrait garantir l’apprentissage de la foi par l’étude de la Parole uniquement. Ils voient en l’histoire, comme en la plupart des autres disciplines scientifiques, une distraction inutile capable de détourner le croyant du temps qu’il devrait mettre à la méditation des Écritures. Pis, certains la considèrent comme une science dangereuse, amenant confusion dans l’entendement du plan divin. S’il est clair qu’il ne faille pas embrasser toute assertion historique – à commencer par le récit préhistorique –, puisque cette discipline étant par nature inexacte et interprétative, celle-ci peut néanmoins renforcer l’identité du chrétien. Devant ce désaccord, il est donc tout à fait à propos d’identifier les raisons pour lesquelles les chrétiens devraient pousser leurs recherches et connaissances plus loin dans ce domaine. Pourquoi veut-on faire de l’histoire, et comment doit-on la faire?

Les Écritures insistent en maints endroits sur la nécessité de se souvenir. Tout au long des soixante-six livres qui constituent la Bible, Dieu enjoint les hommes non seulement à se souvenir de Ses bienfaits (Ps 103 :2) (2), mais aussi à ne pas oublier les comportements de leurs pères (Jér 44 :9) (3). Comme la lecture des récits bibliques, celle du passé permet aux hommes de connaître la relation que Dieu veut entretenir avec eux. Dans les livres de l’Exode et du Deutéronome (4), Dieu demande à Son peuple de se souvenir du chemin parcouru depuis l’Égypte, afin que l’expérience acquise dans le désert lui enseigne la nature de cette relation. Pour Dieu, se souvenir est un devoir fondamental sans lequel il devient plus difficile et certainement plus long – puisque nous devons alors faire toute expérience soi-même – de se corriger et se rectifier dans nos comportements. « Celui qui garde l’instruction, est dans le chemin de la vie; mais celui qui oublie la correction, s’égare. » (Pro 10 :17). En regardant le passé, l’homme découvre sa nature individuelle et collective telle qu’il la verrait s’observant dans un miroir, comme si l’homme et les sociétés d’hier étaient ceux d’aujourd’hui. La connaissance qu’il en retire lui permet de mieux se définir au présent, donc de vivre plus harmonieusement avec son environnement. Cette conception biblique de l’histoire implique qu’il existe à travers les époques et les pays une permanence dans la psychologie humaine. C’est précisément de cette immuabilité que résulte le ministère didactique de l’histoire. La clé des problèmes contemporains se trouvant dans l’expérience humaine d’ailleurs ou d’autrefois, peu importe que l’on amène le lecteur en Israël ou chez les Aztèques, celui-ci demeure toujours au présent par analogie de la nature humaine. Le souvenir des expériences (succès et échecs) et bénédictions passées renforce certainement aussi la confiance de l’homme en Dieu, le passé étant le spectacle d’une attitude et d’un amour immuables du Créateur envers Sa création. Cette démarche de mémoire sur le passé de l’homme sert donc d’enracinement à la foi du croyant, un peu à la façon dont celle sur le passé de notre vie personnelle devrait le faire. En demandant à « [S]on fils [de] ne point oublier [S]on enseignement » (Pro 3 :1), Dieu nous demande ainsi d’étudier la Parole, l’histoire de l’homme et notre vie individuelle, toutes trois propres à enseigner l’amour divin. Les deux mémoires – collective et personnelle –, permettent au chrétien de connaître l’origine de sa foi et de l’Église, les expériences qui ont constituées ces dernières, les différences d’avec « les gens du monde », en plus de le doter de valeurs et d’une vérité qu’il voudra défendre et léguer à la prochaine génération.

Mais pour faire de l’histoire, il faut d’abord avoir l’humilité nécessaire pour douter de soi-même, de son comportement, de ses valeurs et du sens de son être. Ainsi, on fait de l’histoire d’abord pour comprendre sa vie, pour régler le doute. Nos intérêts, nos passions et nos sentiments naissent de l’expérience que l’on fait de la situation actuelle de notre personne ou de notre société. À partir du constat où certains de ces intérêts, de ces passions ou de ces sentiments sont négatifs, voire même nuisibles, il faut pouvoir les effacer ou tout au moins les contourner. La conscience de leur existence étant la première étape à la solution, il est ensuite impératif qu’on puisse les comprendre pour mieux en juger et en disposer. Le choix de notre vie et de tout élément qui la façonne semble être la voie légitime à tout homme pour être heureux. Néanmoins, cela lui est possible que s’il est capable de s’élever au-dessus de lui-même et de son monde présent. C’est précisément là où peut intervenir l’histoire. Elle est utile en libérant l’homme du poids que le passé a amené sur son présent.

Aider l’homme à s’affranchir de lui-même et de la société est certes un grand dessein, mais c’est là le principe fondamental de l’histoire. Le processus n’est toutefois pas aisément accompli, car l’homme subit son être présent et il lui est difficile de se connaître objectivement. C’est pourquoi la recherche historique doit être indépendante, attachée à la franchise et à la vérité, ne pas s’abandonner aux sentiments, être impartiale, sévère et impitoyable. Sa rigueur scientifique prend ici tout son sens, sans quoi l’histoire ne servirait à rien, puisqu’elle ne recréerait qu’une situation similaire à celle pour laquelle une enquête historique était faite. L’historien – évidemment homme et donc ayant des émotions subjectives – doit alors nécessairement suivre la méthode scientifique avec toute la rigueur que sa profession lui exige. C’est cette objectivité de recherche qui permet alors à l’historien ou à son lecteur d’ouvrir les yeux sur son monde tel qu’il est. Comme le dit le philosophe français Paul Ricoeur, l’historien a « besoin de l’histoire pour sortir de [sa] subjectivité privée et éprouver en [lui]-même et par-delà [lui]-même l’être-homme, le Menschsein » (5). Par l’élaboration méthodique du passé, l’homme peut arriver à la connaissance objective de sa vie actuelle et en juger (6). L’histoire se justifie alors essentiellement dans le but de reconstituer le passé pour comprendre l’homme présent, pour le libérer de ses sentiments impropres et des mensonges dans lesquels il n’a pas choisi de vivre. Elle corrige les critères erronés qui sont utilisés actuellement pour juger de telle ou telle chose, rectifie l’arrangement officiel (7), démontre des vérités cachées par des habitudes acceptées sciemment ou inconsciemment (8). Elle prépare l’homme à comprendre l’origine et le développement des différents aspects de sa vie, de se former un jugement propre pour décider – de façon personnelle, donc subjective, mais après une analyse objective et scientifique – de ce qu’il en fait (9). Dans l’ensemble, faire de l’histoire représente le fait de comprendre rationnellement que le présent n’est pas une normalité absolue et qu’il a déjà été et qu’il peut être autrement. Il suffit alors simplement de se transférer dans un autre présent pour obtenir une clarté de conscience accrue sur soi-même et sur le sens de l’époque et de la société contemporaines. Le philosophe italien Benedetto Croce l’évoque très bien en disant que « l’historiographie […] doit s’élever au-dessus de la vie vécue pour la représenter sous forme de connaissance » (10). Néanmoins, si l’histoire permet de s’élever au-dessus de l’état actuel des choses pour en mieux déterminer les issues, c’est bien parce qu’elle interroge le passé à partir des enjeux présents.

Comme nous l’avons vu précédemment, la conscience des choses présentes est le début du cheminement historique. À partir du moment où l’historien réalise qu’il y a un problème actuel, il doit questionner le passé pour en déterminer la nature. Puisque tout homme n’est pas conscientisé face aux mêmes enjeux et qu’il n’est pas attiré par les mêmes intérêts ou passions, l’interrogation qu’il porte au passé est nécessairement subjective. P. Ricoeur raconte qu’il n’y a pas d’histoire sans émotion et intérêt de la personne présente, sans investissement personnel à la recherche (11). Assurément, on doit avoir un besoin contemporain à combler (des motivations psychologiques) pour désirer dissiper les perplexités, les doutes et les problèmes qu’il pose (12). Cet extrait de B. Croce va en ce sens : « le besoin pratique, qui est à la source de tout jugement historique, confère à toute histoire le caractère « d’histoire contemporaine » » (13), parce qu’il appartient à la situation actuelle. En fait, un sujet historique ne peut être raisonné s’il ne surgit pas d’une émotion présente, puisque autrement il est stérile (14). Mais si le choix du sujet de la recherche historique est le fruit de la subjectivité, il l’est aussi de l’humilité, ce qui donne à l’historien toute la disponibilité et l’ouverture nécessaire à « l’autre présent ». Il entame alors forcément une recherche objective s’il veut comprendre l’enjeu actuel, sans quoi la recherche est faite en vain. C’est ce que P. Ricoeur appelle la subjectivité passionnelle (15), qui devient subjectivité raisonnée par l’enquête objective sur laquelle elle mène. Cette « subjectivité de réflexion » (16) est nécessaire si l’historien veut que sa recherche amène le lecteur à une compréhension indépendante de sa personne et ainsi faire naître des créatures nouvelles au présent (17).

On comprend maintenant mieux comment l’histoire peut être utile. Cela dit, si elle peut permettre à l’homme de s’émanciper du passé et du présent pour qu’il puisse mieux choisir son avenir, l’histoire ne dit pas et ne doit pas dire à l’homme quel doit être celui-là. L’historien américain W. E. Leuchtenburg nous dit que l’histoire ne doit pas appréhender le futur, mais se contenter de connaître le passé pour éduquer le public. (Ici, l’histoire appréhendant l’avenir fait référence à l’histoire appliquée au présent, c’est-à-dire oeuvrant pour des causes qu’elle croit être légitimes et justes pour l’homme). Car si, en théorie, ce rôle social renouvelé de l’histoire est positif à la société d’aujourd’hui, c’est qu’il se légitime par son éthique professionnelle, qui doit être fidèle à sa démarche scientifique habituelle. Les historiens sont supposés servir la « Raison » et non l’une des parties d’un enjeu. Dès qu’ils s’écartent de cette fonction, les effets pervers apparaissent. En fait, parce qu’elle répond la plupart du temps à une logique de marché, l’histoire appliquée n’est pas scientifique et n’éduque pas. Elle s’assimile alors à l’emploi de l’histoire que font les médias, les politiciens, les juges, les témoins, etc., ce qui a pour effet de sacraliser des mémoires particulières et de devenir un motif d’exclusion, en plus d’officialiser une histoire « vraie ». Il est un devoir moral de l’historien de s’en tenir à l’étude de l’homme sans prendre parti, afin d’échapper à la tyrannie des groupes, afin de réunir et non de diviser. Car l’historien est un homme qui a aussi le défaut de se tromper, ce qui altère complètement ses recherches. Pour comprendre la complexité d’un problème et ainsi permettre un dépassement de l’ordinaire, W. E. Leuchtenburg dit que l’historien doit s’en tenir à sa profession et ne pas s’impliquer à régler les enjeux actuels, simplement, il doit les éclairer et laisser le lecteur puiser une connaissance scientifique pour en juger avec raisonnement. « Car l’histoire de l’historien est une œuvre écrite ou enseignée, qui, comme toute œuvre écrite et enseignée, ne s’achève que dans le lecteur, dans l’élève, dans le public » (18). Mais dans le texte de Leuchtenburg, appuyé sur la dualité qu’a l’historien entre le désir de compter au présent et celui de comprendre, l’auteur révèle clairement que la recherche historique ne prend son sens que lorsqu’elle respecte la rigueur de sa science. Autrement, elle contribue au poids du passé qui pèse sur le présent, et même, elle l’accentue.

Comme nous l’avons vu, comprendre l’histoire avec vérité pour le présent, c’est la liberté, le but ultime et singulier de l’histoire. À la question de savoir pourquoi nous devrions continuer de faire de l’histoire et pousser plus avant nos études et connaissances en ce sens, je répondrai simplement que chaque individu ou société a besoin de l’histoire parce qu’il ou elle n’est pas parfait(e), parce qu’il ou elle a des problèmes, des troubles, des doutes, des valeurs et des sentiments qui lui nuisent et dont il ou elle aimerait se débarrasser pour mieux avancer. Faire de l’histoire est philanthropique et foncièrement bon, dans le respect où cette forme du connaître peut permettre à l’homme de voir la vie autrement, de la voir avec vérité et affranchissement. Parce qu’il est touché par le présent, parce qu’il peut se tromper en prenant position, l’histoire peut lui permettre de jouer un rôle d’influence sans avoir besoin d’être engagé socialement et partialement dans les débats actuels. Continuer de faire de l’histoire paraît donc un choix logique, si nous désirons nous émanciper de ce qui nous gêne et nous freine à avancer vers un bonheur plus grand et une vie plus raisonnée. L’histoire est un excellent moyen pour permettre à la raison de prendre le pas sur les émotions et d’ainsi avoir une vie réfléchie sciemment. Évidemment, ce principe s’applique à chaque personne et chaque société, mais encore plus à l’Église et aux chrétiens, puisque l’histoire atténue ses divisions et va dans le sens de l’unité. Enfin, faire de l’histoire est un devoir moral dont chaque homme ou société devrait s’imprégner.

Bibliographie

CROCE, B. L’histoire comme pensée et comme action, Genève, Droz, 1968, p. 35-71.

LEUCHTENBURG, W.E. « The Historian and the Public Realm », The American Historical Review, vol. 97, no.1 (1992), p. 1-18.

RICOEUR, P. « Objectivité et subjectivité en histoire », dans Histoire et vérité, Paris, Éditions du Seuil, 2001, p. 27-50.

NOTES :

1)    B. Croce, L’histoire comme pensée et comme action, Genève, Droz, 1968, p. 57.

2)    Psaumes 103 :2 – « Mon âme, bénis l’Éternel, et n’oublie aucun de ses bienfaits! » Voir aussi le Psaume 78 : 7.

3)    Jérémie 44 :9 – « Avez-vous oublié les crimes de vos pères, et les crimes des rois de Juda, et les crimes de leurs femmes, vos crimes et les crimes de vos femmes, commis dans le pays de Juda et dans les rues de Jérusalem ? »

4)    Deutéronome 8 :2 est un exemple précis de cette demande : « Et souviens-toi de tout le chemin par lequel l’Éternel ton Dieu t’a fait marcher, pendant ces quarante ans, dans le désert, afin de t’humilier et de t’éprouver, pour connaître ce qui était dans ton cœur, et savoir si tu garderais ses commandements, ou non. »

5)    P. Ricoeur, « Objectivité et subjectivité en histoire », dans Histoire et vérité, Paris, Éditions du Seuil, 2001, p. 42.

6)    Ibid., p. 27.

7)    Ibid., p. 28.

8)    Croce, op. cit., p. 56.

9)    Ricoeur, op. cit., p. 50.

10) Ibid., p.40.

11) Ibid., p. 39.

12) Croce, op. cit., p. 37.

13) Ibid., p. 38.

14) Ibid., p. 40.

15) Ricoeur, op. cit., p. 40.

16) Ibid., p. 28.

17) Croce, op. cit., p. 39.

18) Ricoeur, op. cit., p. 40.

Félix Lafrance

Faire un commentaire

 

 

 

Vous pouvez utiliser ces tags HTML

<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>

Google Analytics Alternative